Traumatologie : le spectre du Covid à l'aube d'un hiver singulier

Avec la reprise des sports d’hiver dans les stations de ski, les voix de plusieurs membres du milieu médical ont laissé craindre une surcharge des services d’urgences liée à ces pratiques alors que l’épidémie de Covid empoisonne toujours autant l’organisation des hôpitaux. À quelques jours de la haute saison, Montagne Leaders fait le point avec différents acteurs.

L’hiver dernier, avec des domaines skiables fermés, l’essentiel des secours en montagne concernait les pratiquants de ski de randonnée, de la randonnée et de la raquette à neige. Leur activité particulière réduite de 30 % par rapport à un hiver classique devrait retrouver des chiffres plus ordinaires cette année avec la reprise des sports d’hiver dans les stations de ski.

Après dix-huit mois loin des pistes, les amateurs de glisse pourraient être à court de préparation physique ou tentés de faire grimper le compteur pour vivre des sensations fortes. D’où une certaine inquiétude pour les médecins et au sein des domaines skiables. « La première des choses, c’est de travailler sur l’accidentologie. Nous avons renforcé nos filets, avec des messages pédagogiques qui veulent dire en substance ” profitez du soleil et de la neige plutôt que des urgences, respectez les autres sur les pistes, la vitesse n’est pas le point culminant de la semaine”. Nous allons casser les vitesses avec des filets sur un certain nombre de croisements de pistes et enfin, nous allons renforcer nos équipes de pisteurs à des endroits stratégiques. La pédagogie sera la clé », exprime Fabrice Boutet, le directeur de la SATA qui gère les domaines skiables de l’Alpe d’Huez, les Deux Alpes et la Grave.

Les médecins de montagne acteurs clés de la prise en charge médicale

Si la traumatologie liée à la pratique du ski alpin peut légitimement poser question alors que la cinquième vague du Covid semble atteindre un niveau de contaminations jamais vu, il est bon de rappeler que 95 % des personnes accidentées sont prises en charge par les médecins de montagne dans les stations. « Nous sommes des médecins généralistes formés aux spécificités de la montagne. Pour la plupart, nous sommes équipés d’appareils de radiographie. Nous prenons en charge les entorses, les fractures, les immobilisations d’épaule, et dans 95 % des cas, il n’y a pas d’hospitalisation. Notre objectif est d’écarter au maximum les passages à l’hôpital. Nous sommes également habilités à traiter les urgences », précise Suzanne Mirtain, présidente de l’association des médecins de montagne.

Hormis les cas très graves pris en charge à l’hôpital, la quasi-totalité des blessés peut être médicalisée sur place. Ceci étant, l’organisation des acteurs médicaux va être profondément perturbée par le contexte sanitaire. « Il y a encore quelques stigmates de la saison blanche l’an dernier, mais il n’y a pas eu de cabinets fermés. Cette année, c’est beaucoup plus difficile de trouver des renforts médicaux, puisque certains médecins se sont tournés vers d’autres choses et ne reviennent pas forcément. Certaines stations recherchent encore des renforts et cela risque d’être compliqué de faire avec moins de moyens surtout avec la recrudescence de l’épidémie. Tout le monde est plus tendu et plus stressé à l’approche de la saison », indique la médecin basée à Val Cenis, en Savoie.

À l’hôpital, une organisation spécifique

Durement impactés en moyens humains et financiers par les différentes réformes politiques menées depuis des années, de nombreux hôpitaux sont à bout de souffle. Surtout après des mois de Covid. À Grenoble, la sonnette d’alarme a été tirée par les médecins des services d’urgences et de traumatologie, Didier Legeais, chirurgien et président de l’Ordre des médecins de l’Isère en tête. Pour tenter d’appréhender au mieux l’accidentologie, des relations ont été établies entre les établissements hospitaliers de l’agglomération grenobloise et la SATA. « Nous devons être solidaires. Nous sommes citoyens et attérrés de les voir si dévoués et travailler dans de telles conditions », confie Fabrice Boutet. « Tout le monde est concentré sur un sujet : la problématique au niveau des urgences, mais cela ne date pas d’aujourd’hui. Il s’avère que leur crainte, c’est que les stations leur envoient toute la traumatologie. Or nous envoyons seulement entre deux et quatre personnes par jour aux urgences. Il ne faut pas opposer le CHU et les remontées mécaniques, mais réfléchir ensemble à une possibilité de renforcer nos systèmes d’urgences et nous sommes prêts à y participer. »

En Haute-Savoie, les Hôpitaux du Pays du Mont-Blanc (HPMB) se tiennent prêts à une haute saison (18 décembre-27 mars) bien singulière. Sur ses deux sites aux spécificités montagne, à Sallanches et Chamonix, près de 170 passages quotidiens sont enregistrés. « La question de la haute saison est récurrente pour l’hôpital puisque chaque année nous devons y faire face, à la fois l’hiver et l’été. Nous créons des capacités supplémentaires c’est-à-dire que nous rajoutons des lits, nous avons une salle et demie de bloc opératoire, nous recrutons davantage pour faire face au pic d’activité sur les mois de janvier, février et mars. C’est dans l’ADN des professionnels des HPMB qui sont cependant questionnés par la prise en charge concomitante de cette traumatologie avec celle des patients Covid », présente Jean-Rémi Richard, directeur des Hôpitaux du Pays du Mont-Blanc.

Dans une configuration nouvelle et inconnue, le personnel hospitalier va être mobilisé sur deux vagues en simultané. Le docteur Marie Hallain, urgentiste et cheffe de service des centres de soins urgents des HPMB insiste de son côté sur les « gestes barrières » de la pratique du ski à savoir porter le casque et bien régler ses fixations. « Nous tenons à prendre en charge correctement les patients pour les pathologies des sports d’hiver sans que le Covid ne viennent les entraver. De fait, nous appelons les gens à respecter les gestes barrières y compris pour les détenteurs d’un pass sanitaire. »

Autre élément influant sur la typologie des patients : les conditions météorologiques. « Avec une neige dure, nous savons que cela va être une journée avec 15 traumatismes crâniens, alors que pour une journée avec une neige lourde, les blessures aux genoux seront plus fréquentes. Quoi qu’il en soit, l’accidentologie est assez imprévisible à l’échelle d’une saison d’autant que d’autres éléments viennent perturber le quotidien », observe la docteur Hallain. Les maîtres-mots de l’hiver semblent donc bien être les suivants : pédagogie, respect, responsabilité et plaisir de glisser. En contexte Covid ou non, évidemment.

Les Hôpitaux du Pays du Mont-Blanc, une spécificité montagne unique
Les HPMB s'appuient sur trois sites complémentaires dans la prise en charge des patients hivernaux : Sallanches où se situe le plateau technique chirurgical, Chamonix, qui possède un plateau technique plutôt montagne, médecine du sport, et un centre de soin non programmé, et un centre de santé sur Cluses.

Jean-Rémi Richard, directeur des Hôpitaux du Pays du Mont-Blanc : « Incontestablement les HPMB ont une expertise sur les sujets montagne et de traumatologie, sur la médecine du sport. Nos services d’urgences sont très au fait de ces questions qui sont assez particulières et qui participent au secours en montagne à Chamonix. L'activité de médecine du sport et de montagne est à la pointe tant sur le volet de la recherche clinique que sur l’activité clinique en elle-même. Nous avons un vrai écosystème de montagne qui nous distingue d'autres établissements. Notre équipe de traumatologie doit gérer la partie traumatologie (urgence osseuse) et la partie orthopédie (non urgent). Ce ne sont pas les mêmes types de chirurgie et cela nécessite une organisation des blocs opératoires spécifiques, des salles spécifiques et des acteurs spécifiquement formés et de haut niveau.» 

Les liens avec les domaines skiables

Docteur Marie Hallain : « Il y a une bonne collaboration entre les stations et nos hôpitaux. Déjà à travers l'activité de secours en montagne, puis nous avons régulièrement des échanges avec des pisteurs qui viennent aux urgences pour des stages d’observation. Nous avons également conventionné les prises en charge avec les services des pistes pour de l’administration précoce d'antalgiques afin de prendre en charge au mieux les patients, pour réduire l’installation de la douleur et augmenter le confort des patients. Nous délivrons aussi des formations par le biais du centre de simulation présent depuis 5 ans dans les HPMB, avec des formations spécifiques pour les pisteurs sur l'aide à la médicalisation notamment.»