Comment anticiper l’impact de sécheresses plus fréquentes dans les Alpes ?

Depuis l’épisode de sécheresse de l’été 2003 qui a marqué les esprits par son ampleur et ses conséquences, ces dernières décennies l’Europe fait face à une recrudescence des périodes où l’eau vient à manquer.

Par Émilie Crouzat et Claire Deléglise, INRAE, en collaboration avec Grégory Loucougaray et Hugues François.

Plus fréquents mais également plus sévères, ces évènements affectent des régions historiquement habituées à gérer une ressource en eau limitée, comme le bassin méditerranéen, mais également des territoires nouvellement confrontés à ce risque comme les Alpes du Nord. En France, l’été 2020 a été le plus sec depuis le début des suivis Météo France, et marque la troisième année consécutive d’atteinte de records dans les niveaux de sécheresse mesurés. Les effets cumulés liés à la répétition de ces épisodes sont eux-mêmes mal connus. Quelles pistes envisager pour gérer ces évènements aux impacts sanitaires, environnementaux et économiques majeurs ?

Une prise en compte de la gestion de l’eau dans la gouvernance

La gestion de l’eau et de sa rareté est devenue un objectif politique à part entière, saisi dans les stratégies internationales, européennes comme nationales. Cette préoccupation est visible dans les Alpes, vis-à-vis des usages propres à ces territoires mais également en tant que « château d’eau » pour l’alimentation en eau des plaines.
Dans ce contexte, la plateforme « Gestion de l’eau » de la Convention alpine et la Stratégie de l’Union Européenne pour la Région Alpine (SUERA, Groupe d’action 6) appellent à passer d’un système de « gestion de crise » des sécheresses à une définition anticipée et partagée des différentes mesures à mettre en œuvre pour y faire face. Pour ce faire, plusieurs paramètres doivent être pris en compte :

– l’aléa, ici la sévérité du déficit de précipitations par rapport à la norme climatique connue ;
– l’exposition, qui dépend de la présence effective des personnes, bâtis, activités socio-économiques ou écosystèmes, par exemple la présence d’espaces agricoles, de domaines skiables ou de zones humides ;
– la vulnérabilité, c’est-à-dire la susceptibilité à être négativement impacté du fait de caractéristiques environnementales et socio-économiques. Par exemple, un système d’irrigation réduit la vulnérabilité de l’activité agricole. À l’inverse, un sous-sol karstique limite la disponibilité de l’eau
en surface par infiltration rapide et accroît la vulnérabilité du
territoire.

Mieux gérer les sécheresses et leurs conséquences environnementales et socio-économiques passe ainsi par une identification plus précise et plus précoce des épisodes de sécheresse, mais nécessite également de mieux comprendre les facteurs d’exposition et de vulnérabilité sur les territoires.

ADO : anticiper et atténuer les effets des sécheresses, des Alpes européennes jusqu’au PNR du Vercors

Le projet de recherche Interreg Espace Alpin ADO (Alpine Drought Observatory) est né de la préoccupation croissante liée à la recrudescence des sécheresses à l’échelle des Alpes européennes. Il est mis en œuvre sur la période 2019-2022 et est coordonné par l’institut de recherche italien EURAC.

ADO mettra en place un observatoire Web pour le suivi des sécheresses dans l’ensemble de la région alpine. Il formulera aussi des recommandations pour améliorer la gestion des sécheresses, notamment dans des contextes de multi-usage de la ressource en eau. ADO s’appuie sur six études de cas dans les pays alpins, impliquant une diversité de partenaires locaux. En France, c’est le Parc naturel régional du Vercors qui fait l’objet des travaux menés par le laboratoire Écosystèmes et Sociétés en Montagne (LESSEM, INRAE, Université Grenoble Alpes). 

Sur le PNR du Vercors, situé dans un contexte karstique, la gestion de la ressource en eau constitue un enjeu majeur pour des activités socio-économiques pivots sur ce territoire : agriculture et pastoralisme, ou encore tourisme. En hiver, l’eau est nécessaire pour la production de neige artificielle par certains domaines skiables. En été et à l’automne, les sécheresses peuvent limiter les capacités d’abreuvement des troupeaux et le remplissage des retenues collinaires des stations. Le tourisme estival est également concerné, par exemple par la diminution du débit des sources pour les randonneurs. Plus largement, la diversification des activités estivales liées à l’eau, incluant l’accès aux plans d’eau, le canyoning ou encore la pêche, est également questionnée en cas de sécheresse. Enfin, la capacité d’alimentation en eau potable reste un aspect critique pour les habitants du Vercors comme pour l’accueil d’une population temporaire et nombreuse lors des périodes de congés.

Les travaux menés dans ADO visent à mieux anticiper la gestion des multiples usages de la ressource en eau et à atténuer les impacts négatifs des sécheresses dans les Alpes.

Sécheresse, de quoi parle-t-on ?

Une sécheresse météorologique correspond à un déficit de précipitations par rapport aux conditions habituelles sur un territoire donné. Quand les sols se dessèchent et que l’eau n’est plus suffisamment disponible pour la croissance des végétations, on parle de sécheresse agricole. Si les déficits hydriques affectent les débits et les niveaux d’eau des rivières, réservoirs et nappes phréatiques, il s’agit d’une sécheresse hydrologique. Enfin, les sécheresses socio-économiques indiquent que la demande en eau ne peut être satisfaite pour les activités humaines, telles que l’alimentation en eau potable ou la production hydroélectrique. Des tensions autour du partage de la ressource peuvent alors se multiplier.

Pour ADO, le LESSEM travaille en étroite collaboration avec le PNR du Vercors, l’Institut des Géosciences et de l’Environnement (UGA), le conseil Départemental de l’Isère ainsi que Météo France. Le projet ADO est cofinancé par l'Union européenne au titre du Fonds Européen de Développement Régional dans le cadre du programme Interreg Espace Alpin.
www.alpine-space.eu/projects/ado/en/home