Pyrénées : accompagner la reconversion des stations de sports d’hiver

Un numéro spécial à paraître en 2021 de la revue scientifique Sud-Ouest Européen sur « Sports d’hiver, territorialité et environnement » fait le point sur les difficultés de la science à faire entendre ses préventions sur les conséquences du changement climatique, l’inertie des stations de ski à envisager leur reconversion, leur résistance claire, leur refus à expérimenter des programmes de transition de l’économie des sports d’hiver. Tous les cas analysés par les chercheurs révèlent une distanciation, un fixisme, une « dépendance au sentier », qui apparaissent comme autant de résistances au changement.

Par Vincent Vlès, Université de Toulouse

Une vision court-termiste

Face à l’aléa d’enneigement, les chercheurs montrent que la quasi-totalité des stations des Pyrénées reste rivée à la pérennisation coûte que coûte du produit neige de ski alpin comme moteur de l’offre, de nouveaux modèles ne leur permettant pas de faire face à la concurrence qui s’exacerbe. La technologie de l’enneigement artificiel est toujours massivement adoptée comme stratégie de fiabilisation à court terme par les stations qui ne cessent d’implanter des canons à neige malgré des impacts négatifs sur l’environnement (prélèvements en eau, coût de l’énergie, modifications édaphiques et de biotopes, etc.).

Or, l’enneigement artificiel apparaît aux scientifiques comme une stratégie de fiabilisation à l’efficacité très incertaine sur le long terme et la démonstration est faite que toutes les stations ne seront pas en mesure d’assumer la pression financière imposée par ces stratégies d’adaptation alors même que les projections faites par les climatologues sont sans appel : dans l’hypothèse — désormais envisagée comme la plus probable par Météo France en montagne pyrénéenne — d’une hausse de 3,8 °C de température moyenne hivernale d’ici la fin du siècle (2070-2100), seules sept de la trentaine des stations pyrénéennes pourraient assurer un manteau neigeux épais d’au moins 30 centimètres pendant 100 jours par an (limite actuelle de rentabilité), qu’elles soient ou non équipées en neige de culture.

« La dépendance au sentier »

Face à ce constat, les acteurs des sports d’hiver ne sont pas vraiment dans le déni. Mais tous les entretiens avec les directeurs de domaines skiables et les élus des stations montrent une forme de mise à distance de la réalité du phénomène, s’appuyant notamment sur l’absence de connaissance précise de la date à partir de laquelle l’exploitation du domaine skiable deviendra impossible. 

Les raisons de cette inertie semblent nombreuses, mais, dans tous les cas rapportés, on voit apparaître la « dépendance au sentier » (Pierson, 2000), c’est-à-dire le poids de l’habitude des acteurs et de la dépendance du système économique et politique local à l’or blanc, dépendance qui gèle les représentations des décideurs en station et trace leur avenir sur une trajectoire où les nouvelles normes, les nouveaux modes de production n’ont pas leur place, ne remplacent pas les anciens. Ce facteur est systématiquement répertorié par les chercheurs pyrénéens. Indice encourageant, pourtant, le fixisme est désormais nettement moins présent dans les discours tenus par les Départements et les Régions, qui commencent à encourager la construction d’une offre touristique diversifiée. 

Reste que les crédits utilisés pour ce faire restent encore très peu mobilisés localement (dans les budgets, ils ne représentent guère que 10 % environ des sommes utilisées pour l’enneigement de culture et le réinvestissement dans les infrastructures de ski alpin).

Deux modèles de reconversion

Des reconversions de stations de ski ont déjà eu lieu, par le passé. Deux modèles sont à l’œuvre dans les massifs du sud. Le premier implique un fort réinvestissement et parie sur une résilience avec changement radical. Il ne vise pas un retour à la situation d’avant le trauma de la fermeture, mais promeut une nouvelle dynamique. 

Le cas d’école est celui du Mas de la Barque, dans les Cévennes, petite station de ski de proximité jusque dans les années 1990. La SEM délégataire y a construit un village de 18 gîtes et huit appartements en pierre de taille, parfaitement équipés, avec bâtiment d’accueil, restaurant, écurie pour un coût total de 4,5 millions d’euros et qui propose dorénavant un positionnement de séjours de « station pleine nature » :
découverte de l’environnement, raquettes, ski de randonnée, randonnées pédestres et équestres.

Le second modèle mobilise moins d’investissements, souvent faute de moyens des opérateurs ou des collectivités, comme dans le Haut-Vicdessos (Ariège), qui promeut le concept de « station de pleine nature » pour étoffer ses petits stades de neige et reconvertir l’activité aluminium de la vallée. Ici, peu de réalisations nouvelles, les séjours sont basés sur la résidence secondaire, élément du système hérité de la phase de déprise rurale déjà en place pendant « l’ère Péchiney » (arrêt de l’usine en 2003). Cette reconversion forcée a eu un petit effet d’entraînement des investissements publics sur l’initiative privée, dont on attend l’effet levier sur l’économie locale. 

Nous savons que les faiblesses structurelles du système persistent : rentabilité limite de certains équipements, manque d’hébergements haut de gamme, prestataires privés peu nombreux, taux de remplissage faibles pour les hébergements marchands, poids considérable de l’hébergement non marchand (les résidences secondaires représentent 2/3 du parc immobilier), visibilité Internet et réseaux sociaux réduits, fréquentation du territoire limitée (autour de 100 000 nuitées/an), à plus de 90 % nationale et très concentrée dans le temps : la reconversion ne va pas de soi. 

C’est également le cas, actuel, de la reconversion du Puigmal qui a fermé ses pistes en 2013 et confié le développement de l’activité « pleine nature » au groupe Rossignol pour tenter une « Station Outdoor Experiences by Rossignol Puigmal Pyrénées Cerdagne ».

Développer l’économie présentielle

S’il est trop tôt pour tirer un bilan économique et social de ces expériences, des programmes scientifiques avec des protocoles longs sont en cours (publication des résultats en 2023-2024), il apparaît que ces deux modèles reposent, en fait, sur le développement de l’économie présentielle, déjà à l’œuvre dans la plupart des hauts cantons des Pyrénées. 

À l’échelle des autres massifs, les Pyrénées étaient encore faiblement pénétrées par cette économie, à l’exception des services publics dont la part est supérieure à la moyenne nationale (5,3 % contre 3,6 %). Néanmoins, la progression semble inéluctable et nécessite une préparation et un accompagnement visant à offrir des débouchés en termes d’emplois pour le massif qui s’oriente lentement vers une économie de services de plus en plus indépendante du ski alpin.