Transition, adaptation, éco-engagements : redéfinir la notion de valeur créée en montagne

La nécessité de s’adapter aux évolutions sociétales en cours est aujourd’hui intégrée par une grande majorité d’acteurs en montagne. Difficile par contre de s’accorder sur ce dont on parle : transition, adaptation, transformation, responsabilité, durabilité… et sur les bénéfices de telles démarches. Elles semblent subies et on leur reproche souvent  de détruire de la valeur (moins de lits, moins de ski, moins de clients ?).

Par Laureline Chopard, Agence Poprock

Se projeter dans la transition suppose de redéfinir ce à quoi on donne de la valeur

Moment de puissance installé (pour les puristes), montant des investissements, nombre de lits marchands, nombre de nuitées touristiques et/ou de journées-skieurs, recette moyenne : sur nos destinations, on ne parle souvent que de valeur économique avec des indicateurs qui, soyons clairs, risquent de se dégrader dans le futur. Se projeter dans la transition suppose de redéfinir ce à quoi on donne de la valeur et quels pourraient être les nouveaux indicateurs de « réussite » du territoire, en contribuant à sa pérennité : résilience, bien-être des habitants, interaction avec le vivant, création locale de valeur, diversification, etc. Selon nous, une destination responsable est celle qui (entre autres) redéfinit ses indicateurs de performance et donc ses priorités en intégrant les enjeux d’adaptation globaux et propres à son territoire. 

Une vision partagée et propre à chaque territoire

À l’échelle locale, Il faut se questionner collectivement, débattre, coconstruire ce qui constitue de la valeur pour notre territoire, la vision et le niveau d’ambition de la démarche, des éco-engagements à la transformation complète du modèle. Les actions et projets prioritaires à mener en découleront et seront donc propres à chacun. Val Thorens, Métabief ou Saint-Véran ne sont pas dans la même configuration et se fixeront des priorités différentes. À cette nouvelle vision peuvent être associés des indicateurs chiffrés et mesurables. 

La valeur du patrimoine naturel : faire sa part, mieux gérer les ressources, préserver le vivant et les paysages

Pilier le plus évident de la transition écologique, on peut mesurer la manière dont le territoire « fait sa part » des objectifs français et européens : contribution à  la réduction des émissions de GES (neutralité carbone en 2050), à la transition énergétique (32 % d’énergies renouvelables dans la consommation en 2050), à l’objectif « Zéro Artificialisation Nette » des sols (objectif de l’Union européenne pour 2050), taux de rénovation énergétique du bâti, démarche « zéro plastique »…

Pour le vivant et les paysages, qui constituent un point d’attractivité essentiel de nos territoires, de nombreux indicateurs existent : indice de biodiversité (qui peut s’appuyer sur les nombreux observatoires environnementaux mis en place par les gestionnaires de domaine skiable), indice de qualité paysagère, population d’espèces protégées… L’élément de mesure peut aussi être un engagement : certains gestionnaires imaginent de ne plus réaliser de terrassement de pistes pour conserver des paysages plus naturels quand la neige n’est plus là… Cela semble pertinent s’il s’agit d’aller séduire une clientèle estivale qui recherche avant tout la naturalité.

Évolution des soldes migratoires entre 1968 et 2014 dans les communes-supports
de stations des Alpes du nord. (Données INSEE.**) @ SMMO

L’impact local

En 2017, le cabinet Utopies a analysé 155 stations françaises à l’aide de l’outil LOCAL SHIFT (premier simulateur d’économie locale) *. Près des 2/3 des stations analysées présentaient une balance « commerciale » déficitaire : des achats de biens et services à l’extérieur du territoire supérieurs aux exportations et aux dépenses des touristes. Les stations peinent à faire circuler les euros gagnés sur l’ensemble du territoire, en irrigant les vallées proches ou communes limitrophes. Un axe de progrès est la fixation d’objectifs sur la part des fournisseurs locaux dans les achats ou la structuration de filières d’approvisionnement locales.

L’impact local se mesure aussi par le dynamisme démographique : l’évolution du nombre d’habitants à l’année, le maintien de services de type maternité ou collège. Sur un panel de 88 stations étudiées dans les Alpes du Nord, plus de 50% présentent un solde migratoire négatif entre 2009 et 2014 **…Plus que jamais l’attractivité touristique doit reposer sur une vie locale attractive et dynamique : qui s’occupe bien de ses habitants s’occupe bien de ses visiteurs…

La résilience : équilibrer l’activité

Cet hiver plus que jamais, il semble essentiel de réduire la dépendance des destinations au tourisme hivernal. Un indicateur de moyen/long terme peut être un meilleur lissage des nuitées sur l’année, le nombre de commerces ouverts à l’année et/ou la part de l’économie touristique sur le global : cela amènera par exemple à sélectionner un opérateur touristique proposant une programmation sur deux saisons minimum, ou à favoriser l’implantation d’activités nouvelles et désaisonnalisées.

L’évolution est en marche : la Clusaz renonce à de gros projets immobiliers pour se développer autrement, le Grand Massif soutient les producteurs locaux (via le démarche Origine Grand Massif) et le maintien d’un collège à Samoëns, Métabief a établi un « plan de transition climatique »  pour sortir de l’activité ski alpin d’ici 2030. Autant d’inspirations pour redéfinir collectivement la valeur créée en montagne.

* Étude « Montagnes Agiles » réalisée en 2017 par Utopies, avec le soutien de l’agence AIR et Altisens
** Source : « La montagne touristique française  : une démographie en panne ? » par Christophe Gauchon dans Des ressources et des hommes en montagne, (dir Jean Duma)